IBRAHIM ABDOURHAMAN
Université de Garoua
HAMAN ISSA
Université de Ngaoundéré
Issa.haman07gmail.com
Résumé
Cet article analyse la professionnalisation des gonis, mémorisateurs professionnels du Coran, dans le Bassin du Lac Tchad. Longtemps négligés par la recherche francophone, ces acteurs constituent un groupe professionnel sophistiqué dont l’organisation mobilise des logiques de formation, de certification et de fermeture sociale irréductibles à une simple performance mnésique. En articulant les approches fonctionnaliste, interactionniste et critique des professions, nous montrons que la « gonisation», processus d’accession au statut de goni, constitue une initiation professionnelle rigoureuse : formation de quatre à sept ans fondée sur l’incorporation du texte sacré, la discipline corporelle et la formation morale, évaluation collégiale par les pairs, et intégration dans une communauté professionnelle au sens wébérien. Notre recherche, fondée sur une triangulation associant analyse documentaire, observations de terrain et entretiens semi-structurés, révèle des mécanismes élaborés de régulation corporative et de fermeture sociale. Les gonis s’appuient sur une légitimité traditionnelle, religieuse et collégiale pour préserver leur identité professionnelle dans un espace savant aux enracinements transsahariens historiquement attestés. La discussion montre que les trois paradigmes entrent en tension productive, éclairant une profession dont la légitimité repose sur la sacralité de l’objet transmis et l’autorité de la chaîne de transmission. La modernisation récente fragilise ces fondements, soulevant des enjeux cruciaux pour l’avenir des écoles coraniques dans le contexte sahélien contemporain.
Mots-clés : Goni, gonisation, professionnalisation, fermeture sociale, Bassin du Lac Tchad